Quand Django jouait sa légende
LE MONDE


Il y a cinquante ans, le 16 mai 1953, mourait Django Reinhardt. Considéré comme l'un des grands inventeurs de la guitare moderne, ce musicien tsigane avait mêlé à sa culture d'origine celle du jazz, qu'il avait découvert dès 1931. Il reste une des références du genre.
Fantasque, accidentel, ou grand obsessionnel du son ? Négligent, ou couchant avec la musique ? Fraternel, ou solitaire jusqu'à l'absurde ? Django Reinhardt (1910-1953), comme Louis Armstrong, comme Duke Ellington ; comme Lester Young, comme Charlie Parker et Thelonious Monk ; comme Dizzie Gillespie ou Don Cherry, Django est à lui seul le jazz incontestable. Il incarne le jazz, son évidence, sa vérité et son mythe. Il l'incarne et il ne l'est pas.

Aimer le jazz, c'est ne pouvoir se passer d'aucun de ces noms, plus quelques autres. Django a sur eux le privilège d'arriver en second. Il accueille dans sa musique même (tsigane, musette, manouche) leur musique noire à eux. Il la découvre en 1931, vers le milieu du mois de mai, le 16 probablement, dans l'atelier du peintre Savitry. Il prend sa tête dans ses mains et fond en larmes. Avec "Nin-Nin" (Joseph, son frère), il revient pleurer tous les jours. Il est âgé de 21 ans. L'atelier est une chambre d'hôtel à Toulon. Django grave ses premières cires comme guitariste avec l'orchestre du Lido que dirige Louis Vola. Séance du 28 mai au Grand Théâtre de Toulon : Canaria et C'est une valse qui chante.

Vingt-huit mois plus tôt, la nuit de Toussaint 1928, la roulotte qu'il partage avec sa femme Bella brûle (une chandelle pas tout à fait morte, des fleurs en Celluloïd). Elle attend leur fils Lousson. Entre porte d'Italie et porte de Choisy, derrière les "fortifs", Django vient d'installer sa verdine. Il rentre presque à l'heure de la java, faubourg du Temple, bastringue d'Apaches où il joue avec Maurice Alexander (accordéon). Il en a sa claque de ces guinches à faux poètes où l'on débite de médiocres musettes. Il flambe sa fraîche au poker. Personne ne sait comment il réchappe à l'incendie de la roulotte.

Mais, porte de Choisy, tout le monde sait qui est Django, sa beauté altière, sa classe, sa fine moustache, ses dons au-dessus de l'art ordinaire, son exigence. A l'hôpital Saint-Louis, il interdit qu'on lui coupe la jambe. Nin-Nin apporte une guitare neuve. Django reste dix-huit mois alité. Il rééduque férocement sa main gauche et son mental, absolument seul. Avec ce léger sourire de malice et de bonté que surligne la fine moustache.

La main gauche, pour un Manouche, ne l'emporte pas forcément sur l'autre (le poignet droit, le battement, la pompe, tout en précision et force), mais tout de même... Annulaire et auriculaire sont paralysés, bloqués en position fœtale, crispés à jamais sur une quinte très diminuée. Django s'en sert pour les accords, quelques points de passage, et réinvente un doigté phénoménal. Il était banjoïste de guinche : le voici grand brûlé, guitariste en renaissance.

Il a son fils, Lousson, se sépare de Bella puisqu'il aime Naguine, revient de l'enfer. Pendant dix-huit mois, sa mère, Negros, n'a pas quitté son chevet : "A quoi penses-tu, mon fils ?" Chaque fois, invariablement : "A ma main !" (Alain Antonietto et François Billard, Django Reinhardt, éd. Lieu commun, 1993).

Stephen Mougin, pianiste, approfondit l'initiation de Django. Finis bastringues et baloches. Django rencontre Stéphane Grappelli, autre enfant de la balle, autre "être sans attaches" (Charles Delaunay, Django mon frère, éd. Losfeld, 1968). Ils fondent le Quintette du Hot Club de France (huit ans de triomphe public et professionnel) : un violon, trois guitares, une basse, quatre moustaches, fines comme la citation du regard et l'ombre portée des lèvres. Grappelli n'en porte pas.

En revanche, il se souvient du fou rire de Django, en 1939, sous un grand portrait du Führer ; ils sont en route pour la Scandinavie, interrogés en Allemagne, la lumière fait trembler la moustache de Hitler : "J'eus bien du mal à arranger les choses, non sans y laisser tout notre argent" (Stéphane Grappelli, Mon violon pour tout bagage, Calmann-Lévy, 1992).

Par parenthèse, comme "être sans attaches", on fait mieux. La communauté manouche est l'une des plus serrées, des plus chaleureuses, des plus musicales. Django y est toujours revenu, elle a toujours été avec lui. Le plus frappant sans doute est sa force de séparation - séparation des origines faciles (ce qu'on fait de la musique tsigane), du musette, des premiers orchestres de jazz, de la formule du quintette. L'art de Django est un art serein, épanoui. Il est de son vivant une légende immédiate.

Sa légende fait des questions. Son jeu les déjoue une à une. Chaque trait, chaque note a un tel degré de musique, que même salement gravé, incertainement entouré, il irradie d'une joie brillante. "Tous ceux qui l'ont entendu jouer Souvenirs ont eu de la chance" (Henri Crolla, guitariste, passeur entre Django et les musiques populaires).

Des preuves ? Les plus ténues, aussi fortes, aussi nécessaires que les puissantes : le Saint Louis Blues du 9 septembre 1937 ; Manoir de mes rêves du 13 décembre 1940 (séance du célébrissime Nuages) ; le Stardust (2 février 1935 avec Coleman Hawkins), le Crazy Rhythm, le Bill Coleman Blues (19 novembre 1937). Les musiciens afro-américains ne semblaient pas seulement admiratifs : ils avaient l'air amoureux de sa musique. Des preuves encore, au nombre des secondaires ? Les plages de Jean Sablon avec André Ekyan (16 janvier 1934) ; le délicieux Je sais que vous êtes jolie du 11 avril de la même année.

Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il fasse ses expériences surprenantes nuit et jour toute sa vie : les Essais de 1934, en août, quel titre ! les titres de Django, avec Joseph et Juan Fernandez ; son goût immédiat pour la guitare électrique (1946), les nouveaux micros, les nouveaux amplis qui l'emballent, ou ses rencontres avec les novateurs, Dizzy Gillespie, les jeunes loups du Club Saint-Germain, ou la nouvelle génération des pianistes : Maurice Vander, Martial Solal (dernière séance en avril 1953). La nuit, il arpente les rues de Paris avec le contrebassiste Pierre Michelot. Ils s'expliquent la révolution des modernes. Ils sont bouleversés, ils attendent le premier train.

Quant à sa dernière version de Nuages (10 mars 1953 : avec Vander, Pierre Michelot et Jean-Louis Vial) ? On peut sans trop de mal soutenir que c'est la plus belle. En raison de cette autre raison qui l'habite et qu'ont toujours sue Manouches et jazzmen.

Si bien qu'en Django, qu'on aime tant en Manouche fantasque, on pressent une logique implacable. La première fois qu'il entend Koko, il reconnaît les harmonies de Cherokee. Sur Ravel, il fait reprendre une pianiste qui proteste. Plus tard : "C'est lui qui avait raison, ce n'était pas l'enchaînement qu'avait écrit Ravel."

Quelques jours après une séance avec un jeune pianiste, Martial Solal, Django est frappé de congestion cérébrale au cours d'une partie de pêche. Il en meurt, le 16 mai 1953, à l'hôpital de Fontainebleau. Enterré au petit cimetière de Samois-sur-Seine, avec Lousson, son premier fils, qu'on entend une fois à ses côtés, et Babik désormais, délicieuse personne et brillant créateur qui n'a jamais voulu faire oublier son père. C'était le pari le plus sage.

Francis Marmande